Texte : Annelise Fabbro & Coline Eychène
Illustration : Fabien Roussel
Des quartiers flottants aux Pays-Bas
Ces maisons qui rêvaient d’être bateaux
À la pointe de la technologie, les architectes disposent aujourd’hui de techniques innovantes pour proposer des solutions au changement climatique. Un singulier phénomène architectural a vu le jour aux Pays-Bas, remodelant le paysage côtier. Après des siècles de lutte pour gagner en surface terrestre, les Néerlandais vont plus loin dans leur stratégie. En optant pour des maisons flottantes aux côtés des historiques polders(1), le pays choisit de considérer l’eau comme surface constructible. L’idée n’est pas nouvelle, mais le concept est innovant, car face à la menace de la montée du niveau de la mer, le pays aux pieds dans l’eau fait face à une situation d’urgence.
Amsterdam s’illustre une nouvelle fois comme figure de proue de l’innovation écologique et architecturale en aménageant lacs et rivages tout en préservant son âme de ville européenne. Avec 20% de terres sous le niveau zéro et la pression démographique la plus importante d’Europe, les Pays-Bas sont particulièrement menacés par le changement climatique et la montée des eaux annoncée. Le GIEC(2) estime que les Pays-Bas vont perdre près de 500 000 hectares de terre à l’horizon 2020. Depuis la fin des années 2000, près de 200 nouveaux logements ont vu le jour sur le lac Ijmeer, formant le quartier de Ijburg, à une dizaine de kilomètres du cœur d’Amsterdam. Les maisons flottantes sont construites morceau par morceau puis assemblées en usine avant d’être acheminées par voix fluviale jusqu’à leur quartier de destination. Un processus de construction express de quatre mois suivi d’un transport délicat qui doit tenir compte de l’étroitesse des canaux historiques de la ville. La technique principale repose sur l’installation de flotteurs doublés d’un coffrage en béton, éventuellement associés à des piliers de béton plantés dans l’eau à plusieurs mètres de profondeur. La technique varie selon que l’on construit sur un lac ou sur la mer, où les eaux sont plus tumultueuses. Tout est pensé pour que la résistance aux tempêtes qui frappent régulièrement la région soit optimale.
Au-delà d’une adaptation aux conséquences du changement climatique, la maison flottante semble incarner le nouvel habitat écologique. Elle est en effet construite à partir de matériaux non polluants et associée à des pratiques plus en harmonie avec l’environnement : ossature en bois, murs végétaux, récupération des eaux de pluie et des eaux usées pour le chauffage et les WC, mini-station d’épuration intégrée ou encore panneaux solaires, bien que ces derniers ne soient pas toujours suffisants pour parler de maison autonome. La mise en place de véritables quartiers flottants remet par ailleurs en cause la place de la voiture en milieu urbain. Les habitants se déplacent via des passerelles qui relient les maisons au continent ou parfois par l’intermédiaire de polders, voire en bateau. Le quartier d’Ijburg a été conçu dans le respect de l’identité de la ville d’Amsterdam : les maisons étroites mitoyennes et la densité importante du logement rappellent les ruelles historiques du centre ville. Ces maisons constituent un logement confortable dans un cadre de vie agréable : une nouvelle façon de concevoir l’habitat en milieu urbain. Le concept de la maison flottante implique cependant une certaine autonomie énergétique et pose la question de la gestion des déchets et des eaux usées. Une innovation qui n’est pas encore à l’ordre du jour, puisque pour l’instant les maisons restent dans l’ensemble raccordées aux réseaux d’eau et d’électricité terrestres.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, de telles innovations technologiques ne semblent pas augmenter le coût de construction, bien au contraire. Le prix du mètre carré d’eau pour bâtir est en effet bien inférieur à celui du mètre carré de terre, ce qui permet aux classes moyennes d’accéder à des logements plus grands à des prix plus accessibles. Un joli pied de nez à la crise de l’immobilier. Le coût de la construction est plus faible – s’élevant tout de même au minimum à 250 000 € par maison – et la construction en soi moins lourde grâce à l’absence de fondations. Reste à évaluer le coût d’entretien de ces bâtiments amphibies dont la base est en permanence immergée. Si la construction est plus économique, il conviendrait d’en analyser le cycle de vie complet.
Le concept de quartier flottant rappelle les projets d’écoquartiers(3) qui fleurissent depuis le début des années 2000 en Europe. Dans ce cadre, on pourrait légitimement s’interroger sur la vocation multifonctionnelle des quartiers flottants néerlandais aujourd’hui conçus comme de simples quartiers résidentiels. Quelle est par exemple la place de la mixité sociale dans ce type de projet ? Cela nous amène également à reposer la question de la cohérence de l’habitat individuel face à l’habitat collectif. Cette éventualité n’est d’ailleurs pas exclue au regard du projet Citadelle, projet d’immeuble flottant de soixante appartements sur deux hectares d’eau. Toutefois, notons que ce projet s’adresse aux plus aisés et n’a pour l’instant pas trouvé preneur.
Les perspectives sont nombreuses pour les architectes. On parle d’une véritable révolution de l’habitat en se prenant à rêver à de véritables villes amphibies : à quand l’agriculture et les immeubles sur l’eau ? Les quartiers flottants ne sont pourtant pas sans risques pour l’environnement puisqu’un excès de surface construite sur un lac serait susceptible d’entraîner une asphyxie de la biosphère aquatique par perte de lumière. Avec plus de 80% de la population mondiale vivant à moins de 100 km du littoral(4), et face aux enjeux du changement climatique et de la montée des eaux, le concept est cependant particulièrement porteur pour la sécurité et la résilience des territoires, à condition de le rendre accessible à tous.
(1) Polder : les polders sont des surfaces artificielles construites sur l’eau afin de gagner en espace. Les Pays-Bas et le Japon sont connus pour leur recours à la poldérisation.
(2) GIEC : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, fondé en 1988 par l’ONU et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). Le GIEC peut se féliciter d’avoir reçu en 2007 le prix Nobel de la paix.
(3) Écoquartier : quartier urbain s’inscrivant dans un objectif de développement durable et de réduction de l’empreinte écologique grâce à des innovations portant sur le bâtiment, les transports et le maintien de la biodiversité.
(4) Chiffre des Nations Unies, 2010.
Pour aller plus loin :
You Tube – Des Maisons Flottantes à Amsterdam »
Usine Nouvelle – Des immeubles flottants en Hollande »
www.leforum.nl – Leeuwarden : quand les Néerlandais inventent le quartier flottant »








