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biopiraterie, main basse sur le vivant - de la biodiversité



BIOPIRATERIE, MAIN BASSE SUR LE VIVANT.
par Emmanuelle Grundmann


Juin 1986. L’américain Loren Miller est l’heureux détenteur d’un brevet. Son invention se nomme « Da Vine ». C’est en fait une plante, une liane (d’où le nom) répondant au doux nom scientifique de Banisteriopsis caapi, vivant dans la forêt tropicale amazonienne, en Equateur. Une nouvelle qui fit « halluciner » les shamans de plusieurs ethnies amazoniennes. Cette « liane de l’esprit », ou ayahuasca, ils l’utilisent depuis d’innombrables générations dans la fabrication d’un breuvage cérémonial, dont les propriétés hallucinogènes sont utilisées pour diagnostiquer et soigner les maladies mais aussi pour rejoindre les esprits et avoir des visions prémonitoires.




illustration : élise follin


L’institut brésilien de l’environnement (IBAMA) estime que la biopiraterie représenterait dans le monde, un chiffre d’affaires d’environ 60 milliards de dollars. Cela pose un premier problème d’ordre éthique : a-t-on le droit de s’approprier des espèces vivantes, et de surcroît, de les manipuler ? La biodiversité peut-elle être privatisée et sur quels critères ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Les pays riches en technologie, – les pays du Nord - s’approprient les ressources biologiques des pays riches en gènes – les pays du Sud - sans les dédommager.

Ainsi, Miller, en déposant et en obtenant son brevet, devenait l’unique propriétaire de l’ayahuasca, devenue un produit commercial que lui seul pouvait exploiter. Ce pillage, sans aucune contrepartie, du vivant et d’une connaissance indigène a pour nom biopiraterie. Une pratique apparue dans les années 80 avec l’essor, dans les pays du Nord, des biotechnologies. Selon une loi de 1951, aux Etats-Unis, seul un produit manufacturé, machine ou procédé industriel pouvait être breveté. Il devait en outre remplir trois critères fondamentaux : la nouveauté, l’utilité et l’inventivité. Cependant, les manipulations génétiques devaient changer la donne. Lorsque la cour suprême des États-Unis accepta pour la première fois de breveter un organisme vivant ayant été légèrement modifié dans ses gènes, une porte fut ouverte dans laquelle toutes les multinationales agro-alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques s’engouffrèrent. Aujourd’hui, à l’office des brevets de Washington, dépendant directement du ministère du commerce, on accorde près de 70 000 brevets par an dont 15% concerne les organismes vivants et l’office européen des brevets n’est pas en reste et a consciencieusement suivi la même ligne directrice en acceptant de breveter le vivant.

Plusieurs siècles après avoir exploité à outrance certains produits de la forêt tropicale comme le cinchona dont est issus la quinine, ou l’hévéa dont on tire le caoutchouc, les pays occidentaux ont trouvé une nouvelle manière de prendre le contrôle des ressources naturelles tropicales, sans avoir besoin de rémunérer les pays et les hommes détenteurs de ces richesses et de ces connaissances. C’est un nouveau type de pillage aux relents de colonialisme qui est né avec les biotechnologies et le brevetage du vivant. Autrefois, les explorateurs et navigateurs débarquaient sur de nouvelles terres munis de patentes, des écrits émanant du roi, leur conférant un droit, un privilège sur ce qu’ils allaient y découvrir, faisant peu de cas des peuples qui vivaient déjà là et de leurs droits. Les conquistadors s’approprièrent l’Amérique du Sud et toutes ses richesses naturelles, ainsi que ses habitants, qui furent vite réduits en esclavage pour exploiter les ressources au profit des couronnes espagnole et portugaise. D’ailleurs, ces îles, continents, pays, n’étaient-ils pas, du moins pour certains, considérés comme Terra nullius, terre inhabitée ? Ce principe du 17ème siècle statuait que toute terre non réclamée par une puissance souveraine reconnue par les autorités européennes, n’était possédée par personne. En filigrane de la biopiraterie, on trouve l’idée, le principe que tout ce qui n’a pas été en contact avec l’homme occidental, la biodiversité y compris, est vide de connaissance, de sens. Seul le mode de vie occidental assis sur l’économie de marché peut et doit régir le monde et ainsi chaque chose, chaque être vivant n’a de sens ou de légitimité qu’autant qu’il puisse être rentabilisé par une commercialisation génératrice de profits. Les connaissances traditionnelles des peuples indigènes n’ont, dans ce système, pas droit de cité. Pourtant ces pratiques sont ancrées depuis des millénaires parfois, dans le mode de vie des communautés, vivant par ailleurs très souvent en équilibre avec leur environnement. Le brevetage de plantes comme l’ayahuasca conteste leurs droits vis-à-vis de leurs propres connaissances mais aussi conteste et supprime les bénéfices qui pourraient découler de cette connaissance traditionnelle. L’échange est loin d’être équitable.




illustration : élise follin


Ce n’est pas le fait d’utiliser ce savoir ethnobotanique que je conteste mais bel et bien la manière de se l’approprier, au mépris du droit collectif des communautés et peuples vis-à-vis des ressources naturelles qu’ils exploitent de manière durable, pour vivre. De plus, la biodiversité fait partie du patrimoine de l’humanité en quelque sorte. En tant que tel, ne devrait-il pas être inaliénable ?

Prenons l’exemple du curare. Diverses tribus d’Indiens d’Amazonie récoltent cette substance dont ils enduisent leurs flèches pour chasser. Un commerce local s’était développé autour du curare car la substance était devenue particulièrement intéressante pour les laboratoires médicaux. Ainsi, les Indiens pouvaient tirer un petit bénéfice de leur savoir ancestral. Un savoir précieux puisqu’il était utilisé comme relaxant musculaire à des fins thérapeutiques. Puis les biotechnologies ont permis d’isoler la substance active, la molécule fut synthétisée en laboratoire et les Indiens perdirent ce petit fond de commerce, sans qu’ils aient été gratifiés pour leur précieuse aide. Certes, isoler une substance puis la synthétiser représente une valeur ajoutée importante et implique l’intervention d’un savoir, d’une compétence, qui sont le propre des pays occidentaux. Mais lorsqu’on refuse par la suite l’exploitation de la substance à ceux-là même qui en détenaient la connaissance, nous sommes face à une terrible injustice aux relents colonialistes.

La pervenche, le neem et le cactus

Bien avant que le mot biopiraterie soit introduit sur la scène environnementale et économique, une plante avait déjà suscité de vives discussions autour de son exploitation. Avec ses petites feuilles cireuses et ses délicates fleurs rose vif, la pervenche de Madagascar se révèla être un trésor… pour la pharmacopée. Utilisée par certaines populations malgaches en particulier, d’où la plante est originaire, elle éveilla l’intérêt de la recherche biomédicale dans les années 1950. Après de multiples analyses, les chercheurs parvinrent à isoler deux substances, la vincristine efficace dans la lutte contre la maladie d’Hodgkins et la vinblastine utilisée pour lutter contre une forme de leucémie infantile. Une propriété inattendue puisque la plante était plutôt connue pour son activité anti-diabètique. La vincristine fut brevetée par la compagnie pharmaceutique américaine Eli Lilly , habituée aux best-sellers médicamenteux puisqu’elle produit également le Prozac ou le Cialis. Les ventes des médicaments issus de la pervenche rapportent en moyenne plus de 75 millions de dollars annuels. Cependant, aucune part, aussi minime soit-elle, de ces profits ne retourne réellement vers le pays d’origine. Or c’est bien la bioprospection à Madagascar et les savoirs traditionnels qui ont permis de braquer les projecteurs sur cette espèce et donc de l’étudier plus intimement. De plus, les pervenches ont été exploitées à outrance dans la nature pour satisfaire les demandes de l’industrie pharmaceutique et, dans ce pays figurant au palmarès des plus pauvres du monde, chacun essayait de survivre et la vente de quelques racines de pervenche permettant l’achat de riz pour nourrir la famille. Aujourd’hui, quelques plantations ont été mises en place pour éviter l’extinction pure et simple de la pervenche à l’état sauvage, mais les profits de l’exploitation de la délicate plante échappent complètement au pays.

Autre continent, autre histoire. En Inde, il est un arbre emblématique qui fait partie intégrante du quotidien des habitants : le neem ou margousier (Azadirachta indica). Les Indiens, entre autre utilisation, en extraient un liquide dont les propriétés anti-fongiques en font un excellent pesticide naturel pour l’agriculture. Des décoctions d’écorces ou de feuilles sont également utilisées pour soigner divers maux. Des propriétés connues en Inde depuis 3000 ans, date à laquelle remonte les premières descriptions de cet anti-fongique biologique. En 1995, l’entreprise pharmaceutique américaine GRACE a obtenu un brevet sur la technique d’extraction de l’agent anti-fongique, qui pour les indiens s’apparentait à un brevet sur le neem lui-même puisque désormais l’essence même de cet arbre avait été privatisée. Le brevet proposé par GRACE a été accepté par l’office des brevets au titre que la technique d’extraction et les propriétées étaient nouvelles. L’office entend par « nouvelles » la non publication antérieure de ces caractéristiques dans un journal académique. Pour des raisons évidentes, cette pharmacopée traditionnelle, se transmettant souvent oralement, comme nombreuses traditions au sein des communautés indigènes, ne pouvait être dénichée dans les ouvrages lus par ce comité d’examen, qui n’en avait pas non plus trouvé trace sur Internet. Cela signifiait-il pour autant que ce savoir n’existait pas ? Les indiens décidèrent de porter l’affaire du neem devant la justice et lancèrent en parallèle une vaste entreprise de recensement des usages traditionnels des plantes et animaux à travers le pays.




illustration : élise follin


De la traduction des multiples textes anciens résulta une annulation du brevet de GRACE sur le neem ainsi que la publication de la « Traditionnal Knowledge Digital Library » consultable sur le web et mis à disposition des offices de dépôt de brevet. Une question cependant demeure : cette banque de données protégera-t-elle réellement, efficacement et durablement le patrimoine indien ?

Si le dernier exemple n’est pas tiré d’une plante de la forêt tropicale, il n’en illustre pas moins ce pillage des savoirs ancestraux et de la biodiversité dans les pays du Sud. Nous sommes cette fois-ci en Namibie, au pays San. Les boshimans ont pour habitude de chasser au cours de très longues excursions dans le désert du Kalahari. Ils partent sans provisions et se nourrissent en route avec les produits de la nature, et consomment en particulier le jus d’une plante succulente aux allures de cactus : le hoodia, connu pour ses propriétés coupe-faim. Parce que dans les pays du Nord, ce n’est pas tant la faim mais l’obésité qui pose problème, le hoodia avait tout d’une mine d’or pour les entreprises ayant fait des régimes amincissants leur fond de commerce. En 1995, le principe du hoodia, surnommé P-57, a été breveté par le Conseil Sud-Africain de la recherche scientifique et industrielle (CSIR) qui en a revendu les droits d’exploitation à Phytopharm, une compagnie britannique de biotechnologie. L’année suivante cette dernière vend une licence pour 32 millions de dollars au géant pharmaceutique Pfizer, dont l’objectif est de développer un produit de régime amaigrissant à partir du P-57. En 2004, c’est Unilever qui décide à son tour d’acheter une licence pour fabriquer des barres et boissons de régime à partir de hoodia. Tout ceci eut également pour effet d’augmenter la pression prédatrice sur ces plantes, prélevées alors quasi-uniquement à l’état sauvage (des plantations ont maintenant été crées en Afrique du Sud). Quant aux Bochimans, alertés par la presse, ils décidèrent de se battre pour récupérer la paternité de ce savoir qu’ils avaient partagé, dispensé gratuitement auprès de quelques chercheurs et qui était maintenant transformé en un très lucratif business pour quelques entreprises. Grâce à leur avocat, ils signèrent avec le CSIR un contrat prévoyant le versement d’1,5 millions de dollars au conseil San en cas de réussite commerciale. Une réussite qui n’est pas encore avérée, selon les entreprises impliquées.

Les forêts tropicales, nous l’avons vu, représentent un immense réservoir de biodiversité et il n’est pas étonnant de constater qu’entre 1950 et 1980, le quart des médicaments de facture nord américaine étaient fabriqués à partir de plantes de ces mêmes forêts. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 48%. Le marché de ces produits pharmaceutiques d’origine végétale se chiffre à 47 milliards de dollars environ dont 43 milliards de dollars directement liés à la contribution du savoir ethnobotanique indigène. Selon une étude du PNUD , les pays en voie de développement devraient recevoir 5,3 milliards de dollars annuels s’ils étaient compensés à hauteur de 2% de royalties sur les ventes globales de l’industrie des semences et de 20% pour les produits pharmaceutiques dérivés des plantes et savoirs indigènes… Les pays du Nord ont parfaitement identifié les enjeux, eux qui ne possèdent pas ou plus ces savoirs ni cette biodiversité. Depuis quelques années, l’importance économique de ces ressources végétales et animales a suscité d’âpres négociations intergouvernementales dans le but d’établir un cadre juridique permettant ainsi aux pays du Nord l’accès quasi-gratuit à ces ressources. Les États-Unis ont négocié plusieurs traités bilatéraux de commerce et d’investissement, comme avec le Chili, important réservoir de savoir et de biodiversité, au sein desquels ils ont inclus des clauses ayant trait à la propriété intellectuelle, ou clauses ADPIC (TRIPS en anglais) débordant du cadre généralement fixé pour ces clauses, relevant de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). 



article extrait du web(maga)zine GREEN IS BEAUTIFUL n°5 du mois de mars 2008




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