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Dimanche 24 février 2008, premier vol commercial « vert » par la compagnie Virgin. Vert ? Vous avez dit vert ? Eh oui ! A partir du moment où vous mettez dans votre réservoir ne serait-ce que 5% d’agro-carburants, vous pouvez vous targuer d’être un écolo en herbe qui oeuvre pour sauver la planète. Ou du moins en apparence. Car, contrairement à ce que l’on voudrait vous faire croire, vous ne roulez pas pour, mais contre votre planète.
En effet, les agro-carburants ne constituent pas une solution pour contrer le réchauffement climatique, pire, ils l’accélèrent et accentuent l’insécurité alimentaire.
photographie : cyril ruoso
Ces carburants sont issus de la biomasse végétale d’où leur surnom de carburants « verts ». Cependant, si l’idée de départ consistait à transformer des déchets végétaux, aujourd’hui, les agro-carburants sont issus de plantes cultivées uniquement ou presque à cet effet. Ce surnom verdoyant qui anime notre côté bucolique ravit les industriels car il leur permet de surfer sur une vague écologiste post-Grenelle et sur le réveil d’une conscience environnementale d’une partie de la population mondiale. Un thème ayant été repris en coeur par les médias lors du lancement de ces agro-carburants, qui se sont largement fait les porte-paroles de l’industrie automobile et pétrolière désireuse de verdir leur image et de tromper un peu plus le potentiel consommateur…
Puis de « vert », nous sommes passés à « bio », une manière de tromper un peu plus avant le consommateur car ces carburants n’ont rien de BIO au sens du label adopté par le Ministère de l’Agriculture français et par la Commission européenne. Or, en France, le mot « bio » entre en résonance avec l’agriculture biologique, ce qui est loin d’être le cas de ces agro-carburants engloutissant de titanesques rations de pesticides et d’engrais sans parler de la pollution associée.
Revenons sur les carburants en eux-mêmes : il en existe deux types, selon la matière première utilisée et le processus de transformation
effectué.
• La filière éthanol pour les véhicules essence : ce sont les sucres
et céréales qui sont utilisés et transformés en éthanol puis mélangés à de l’essence.
• La filière des huiles végétales pour les véhicules diesel : les huiles
végétales subissent une trans-estérification puis ces EMHV.
• Ethyl Methylique d’Huile Végétale - sont mélangés à du gazole pour obtenir des « biodiesels ».
Ces EMHV sont plus coûteux à produire que l’éthanol et demandent plus d’apports en énergie mais ils sont très facilement utilisables en remplacement de gazole traditionnel car jusqu’à une incorporation de 30% dans le mélange, les moteurs n’ont aucunement besoin d’être modifiés. Cependant, même l’éthanol de maïs, moins gourmand, consomme, pour être produit, quasiment autant d’énergies fossiles que l’éthanol classique qu’il veut remplacer. Quel intérêt donc, si ce n’est d’enrichir un peu plus certaines filières et industriels ?
Aujourd’hui, l’Europe produit des EMHV essentiellement à partir de colza et les Etats-Unis du bioéthanol à partir de maïs et de canne à sucre en provenance du Brésil. Cependant, il ne faut pas oublier que ces cultures sont largement engraissées d’engrais et arrosées de pesticides, produits à partir de la filière du pétrole sans parler de la pollution induite par ces substances qui n’ont absolument rien de BIO. Prenons un exemple : pour produire un litre de bioéthanol il faut de 3 à 5 litres d’eau utilisée pour l’irrigation des cultures. Puis, la production de ce litre de carburant vert produira environ 10 litres d’eaux usagées qui nécessiteront pour leur traitement un équivalent énergétique de 110 litres de gaz naturel. Vu le coût énergétique, ces eaux usagées seront à coût sûr relâchées dans la nature sans avoir été traitées, polluant un peu plus les fleuves, rivières et nappes phréatiques.
De plus, l’Union Européenne a fixé des objectifs d’incorporation des bio ou agro-carburants à hauteur de 5,75 % d’ici 2010 et 10% d’ici 2020. Or, comme l’explique la chargée de recherche et coordinatrice de programme European Biofuels Policy (EBP) à propos de l’accent mis sur le biodiesel, « un problème de surface va se poser pour atteindre les objectifs européens, l’importation d’huile de palme pourrait compléter la production européenne ». En effet, l’Europe devrait utiliser 70% de ses terres agricoles si elle souhaite atteindre ces pourcentages.
photographie : cyril ruoso
Trois immenses raffineries destinées au traitement de l’huile de palme sont en cours de construction en Malaisie. En novembre 2006, la Natural Fuels Australia Ltd a ouvert une grande raffinerie
à Darwin dont l’objectif affiché est de produire 800 millions de litres de biodiesels à partir d’huile de palme début 2008 et le développement d’une autre raffinerie cinq fois plus grande est actuellement en projet à Singapour tandis que l’industriel étudie également l’implantation de plusieurs autres de ces raffineries à Houston, aux Pays-Bas et en Malaisie. Ceci allant de pair avec la conversion de milliers voire de millions d’hectares supplémentaires de forêts en monocultures de palmier à huile, en Indonésie, en Afrique mais aussi en Amérique latine comme au Pérou où l’industriel Romero s’est déjà implanté en rasant plusieurs milliers d’hectares de forêt amazonienne et ce, bien que les études d’impact environnementaux n’aient pas encore été menées à terme. En Indonésie, d’ici 2020, 98% du couvert forestier aura disparu pour faire place essentiellement à des monocultures de palmier à huile, s’étendant à perte de vue.
L’huile de palme, issue de la destruction des forêts tropicales, est déjà arrivée sur le marché Européen. Ainsi, la demande des Pays-Bas est actuellement de 400 000 tonnes uniquement pour la production d’électricité dite « verte », une supercherie de plus dans le domaine énergétique ! Diverses centrales de production électriques par exemple fonctionnent à l’huile de palme comme BIOX bv qui fut néanmoins récemment obligée sous la pression du public hollandais de tempérer ses ardeurs. BIOX bv s’investit également dans la production de biodiesel, un projet mené en partenariat avec Unimills, une filiale de la compagnie Malaise « Golden Hope Plantations ». Quelle cruelle ironie dans ce nom lorsqu’on connaît le désastre environnemental et social sous-jacent à la filière de l’huile de palme ! En Allemagne, plus d’un millier de stations services vendaient du biodiesel en mars 2007, cependant, face aux constats et rapports démontrant l’impact terrible de la production d’huile de palme sur la déforestation et le réchauffement climatique, l’Allemagne a décidé de modérer ses ardeurs et n’importera plus d’huile de palme tant que les pays producteurs ne pourront certifier que cette dernière est produite de manière « écologique ».
L’huile de palme, c’est un rendement de 500t/km2/an, qui nécessite une importante main d’oeuvre pour la récolte des noix de palme, se pratiquant à la main. C’est donc une filière viable dans des pays où la main d’oeuvre est très peu onéreuse, taillable et corvéable à merci. Ultime menace sur l’environnement, dans un souci de productivité (au vu des objectifs de l’Union Européenne notamment), M. Chandran, directeur de l’association malaisienne pour l’huile de palme a déclaré en 2001 que la priorité résidait aujourd’hui dans le développement de palmiers transgéniques et ce, dans le but d’améliorer la qualité de l’huile, d’augmenter la production et de diminuer la taille des arbres pour faciliter la récolte. Les études sont en cours. Une aubaine pour les grosses multinationales agro-alimentaires !
photographie : cyril ruoso
Ultime coup de couteau dans le dos de l’écologie et de la préservation de l’environnement, ce communiqué de presse du 26 septembre 2006 dans lequel Thierry Breton, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie s’était engagé sans réserve pour le lancement en France, dès 2007, de l’E85 (l’éthanol massivement utilisé au Brésil, où il est issu de la transformation de la canne à sucre), premier carburant de l’après pétrole. Que ceux qui doutaient de la sensibilité écologique du gouvernement précédent et de l’équipe actuelle soient rassurés : bientôt, nous roulerons tous à l’éthanol et au biodiesel, pour préserver notre environnement. Quelle ignoble supercherie !
Car aux problèmes environnementaux se superposent également un grave problème humain. En effet, pour remplir en bioéthanol le réservoir d’un gros 4x4, de ceux que l’on voit fleurir partout en Europe ces dernières années, il ne faut pas moins que l’équivalent de 200 kg de maïs, autant de calories nécessaires pour nourrir une personne pendant une année entière. Or, les terres agricoles ne sont pas extensibles à l’infini et le boom des agro-carburants a induit une flambée du prix des denrées alimentaires et donc également une hausse de l’insécurité alimentaire. Au Mexique, le prix de la tortilla a plus que doublé en 2006 suite à une très forte demande d’éthanol à base de maïs émanant notamment des Etats-Unis. Si l’éthanol est fabriqué à base de maïs jaune et la tortilla à base de maïs blanc, cette demande accrue a entraîné une pénurie en maïs jaune et les Etats-Unis se sont alors rabattus sur le maïs blanc laissant les mexicains sans matière première pour leur nourriture de base ; la tortilla.
La FAO estime que le prix des denrées alimentaires de base augmentera de 2 à 33% d’ici 2010, autant dire que nous sommes en plein dans ce schéma… Et de 26 à 135% d’ici 2020. Or, chaque fois que le coût de la nourriture augmente d’1% seulement, ce sont environ 16 millions de personnes qui tombent dans l’insécurité alimentaire.
Plébisciter les agro-carburants, c’est ouvrir un peu plus grand la porte aux OGM, aux pesticides et participer au réchauffement climatique à travers une accélération sans précédent de la déforestation en zone tropicale. Au-delà de la supercherie climatique, ces agro-carburants constituent également un véritable crime contre l’humanité car leur expansion va priver de plus en plus de gens de leurs ressources alimentaires de base, entraînant au mieux des carences et au pire des famines. Les adopter, c’est également cautionner d’autres atteintes faites aux droits de l’homme et à ce nouvel esclavage mis en place au sein des immenses plantations de palmier à huile, de soja ou de canne à sucre, sans oublier les graves atteintes aux droits des peuples autochtones chassés de leurs terres ancestrales, ces dernières étant convoitées par les industriels pour étendre les titanesques monocultures. Ces agro-carburants ne représentent finalement qu’un leurre permettant aux pays du Nord de continuer à gaspiller les réserves et l’atmosphère de la planète, au détriment des pays du Sud…
article extrait du web(maga)zine GREEN IS BEAUTIFUL n°5 du mois de mars 2008